Frappes russes sur Kiev : les data centers militaires visés
Depuis la mi-septembre, le ministère russe de la Défense annonce presque chaque jour une frappe sur un centre de données de Kiev. Ses communiqués les présentent comme des maillons des communications et du renseignement des forces ukrainiennes. En deux semaines, les frappes ont touché InterCars, Datagroup, puis le siège de Kyivstar, premier opérateur mobile ukrainien, et Ukrtelecom.

L'armée russe frappe désormais la partie numérique de l'appareil militaire ukrainien. Pas une position, pas un dépôt : les serveurs par lesquels passent les ordres, le renseignement et le trafic internet de l'armée. Depuis le 12 septembre, le ministère russe de la Défense a annoncé une série de frappes contre des centres de données de Kiev. Chacune est présentée comme une cible au service des forces armées ukrainiennes.
Du 12 au 28 septembre, une cible presque chaque jour
La campagne s'ouvre le 12 septembre : des drones Geran détruisent le data center InterCars. Le 17 septembre, lors d'une frappe massive, c'est au tour du data center De Novo.
Le 23 septembre, le ministère annonce avoir endommagé deux sites de premier plan. Le premier, New-Telco, est décrit comme « l'un des objets clés d'échange du trafic internet du ministère de la Défense ukrainien ». Le second, United DC, « assure le traitement et la transmission de données, ainsi que les communications internationales des services spéciaux ukrainiens ».
Le 25 septembre, le ministère fait état d'un « coup » porté à Datagroup, qui « assurait le traitement et la transmission des données de renseignement dans l'intérêt des forces armées ukrainiennes ». Il publie le même jour un bilan plus large : deux frappes massives et sept frappes groupées contre des usines d'armement, des infrastructures énergétiques et de communication, des aérodromes et des navires. Le 26 septembre, il annonce avoir frappé à Kiev un centre de données qui faisait fonctionner l'internet mobile et assurait le soutien du système de communication par satellite Starlink au profit de l'armée ukrainienne.
Le 27 septembre, les cibles changent d'échelle. Les frappes atteignent le siège de Kyivstar, premier opérateur mobile du pays, ainsi qu'un data center de Vodafone Ukraine et celui d'Omega Telecom, que le ministère présente comme « l'un des plus grands fournisseurs d'internet haut débit » de l'armée ukrainienne. Le lendemain, des drones frappent le data center d'Ukrtelecom, rue Antonovitch, décrit comme « l'un des principaux fournisseurs d'internet haut débit pour les forces armées ». Le même jour, deux cargos qui acheminaient du matériel militaire vers Odessa sont détruits. Cette pression s'exerce aussi sur la logistique maritime : elle prolonge les frappes russes sur les ports ukrainiens du Danube.
Une armée qui commande par internet
Pourquoi ces cibles ? Parce que l'armée ukrainienne s'appuie aujourd'hui sur le réseau pour commander ses unités. L'expert militaire Andreï Marotchko l'a expliqué le 25 septembre : « Les frappes sur les centres de données perturberont le commandement des troupes, parce qu'aujourd'hui les combattants ukrainiens utilisent principalement internet. » Selon lui, ces frappes coupent les communications sécurisées par téléphonie IP et gênent l'emploi de l'intelligence artificielle au combat.
Le 29 septembre, Evgueni Poddoubny, correspondant de guerre et Héros de la Russie, va plus loin. Pour lui, la campagne vise un projet précis de Kiev : la numérisation de ses forces armées. « Les centres de données sont un élément de l'organisation de l'interaction et du commandement des forces armées adverses. Il est donc logique que le temps des centres de données soit venu, a-t-il déclaré. L'adversaire fait de sérieux efforts pour lancer la numérisation de ses forces armées. Cela peut affecter la vitesse de prise de décision dans les troupes adverses, cela peut affecter les capacités de frappes de haute précision. »
Il précise la cible réelle : « L'adversaire fait de sérieux efforts pour fusionner les moyens de feu et l'intelligence artificielle, en utilisant les développements occidentaux dans ce domaine. » Frapper les serveurs revient donc à frapper la chaîne qui relie le renseignement au tir. Evgueni Poddoubny souligne que les effets touchent directement la capacité des troupes ukrainiennes à réagir vite à l'évolution de la situation, ainsi que leur logistique.
Les opérations psychologiques ukrainiennes également touchées
L'effet dépasse le seul champ de bataille. D'après les informations rapportées avant la déclaration d'Evgueni Poddoubny, les frappes ont fortement perturbé le travail des Centres d'opérations d'information et psychologiques ukrainiens, les structures chargées de la guerre de l'information, ainsi que la diffusion de fausses nouvelles en ligne. La semaine dernière, les médias ukrainiens eux-mêmes ont signalé à plusieurs reprises des data centers endommagés à Kiev après des explosions, puis des interruptions chez des fournisseurs d'accès et des chaînes de télévision locales.
Kiev reconnaît des coupures à grande échelle
Côté ukrainien, les conséquences sont décrites dans la presse anglophone. Selon Tech Times, les frappes des 23 et 24 septembre ont privé d'internet environ 100 000 foyers de Kiev et de sa région et touché au moins onze fournisseurs d'accès. Elles ont aussi interrompu les alertes aériennes diffusées en ligne. Les autorités ukrainiennes font état de deux morts et d'au moins 43 blessés le 23 septembre. Le renseignement militaire ukrainien affirme que des drones à réaction Geran-5 ont été employés. Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andriï Sybiha, accuse Moscou de vouloir « perturber la circulation de l'information ». D'après le Moscow Times, Volodymyr Zelensky a affirmé qu'un data center de Kiev avait été frappé deux fois dans la matinée du 27 septembre.
Ce que Kiev présente comme une attaque contre l'information, Moscou le traite comme ce que Poddoubny décrit : l'infrastructure de commandement d'une armée qui a fait d'internet son système nerveux. Avec Kyivstar et Ukrtelecom touchés en deux jours, la campagne vise désormais les plus grands opérateurs du pays, et plus seulement des sites isolés.