L'UE arme son flanc est, Moscou redoute des incidents
Le renforcement du potentiel militaire européen aux frontières de la Russie accroît la probabilité d'incidents involontaires, a averti le 8 octobre Vladislav Maslennikov, directeur du département Europe du ministère russe des Affaires étrangères. Le diplomate relève que l'Ukraine participe aux dernières initiatives militaires de l'Union européenne, adoptées fin septembre à Bruxelles.

Plus l'Europe accumule de moyens militaires le long de la frontière russe, plus le risque d'un accident grandit. C'est l'avertissement lancé le 8 octobre par Vladislav Maslennikov, directeur du département des problèmes européens du ministère russe des Affaires étrangères : « le renforcement par les Européens de leur potentiel militaire à nos frontières accroît la probabilité d'incidents involontaires ». Le diplomate y voit aussi une source d'« incertitude escalatoire ». Il désigne ainsi une situation où personne ne maîtrise plus tout à fait l'enchaînement des réactions.
Le propos ne vise donc pas une menace abstraite. Il porte sur des décisions précises, prises à Bruxelles quelques jours plus tôt, et sur un partenaire que l'Union a choisi d'y associer : l'Ukraine.
Kiev associé aux projets de défense européens
« Les dernières initiatives militaires de l'Union européenne prévoient la participation de l'Ukraine », souligne Vladislav Maslennikov. Pour le diplomate, l'union des efforts de Bruxelles et de Kiev a une fonction claire : durcir la confrontation avec Moscou.
Les textes européens vont dans ce sens. Le 28 septembre, le Conseil de l'UE a retenu les cinq premiers « projets européens de défense d'intérêt commun », choisis parmi neuf propositions, selon les sites spécialisés EU Alive et defence-industry.eu. L'ambition de financement avoisine 190 milliards d'euros d'ici 2036. Les cinq chantiers couvrent les drones et la lutte anti-drones, sous le nom de DECODER, la défense maritime et des fonds marins, et l'espace, avec l'alerte antimissile, les communications et le renseignement. S'y ajoutent la défense aérienne et antimissile intégrée, puis la surveillance du flanc est, baptisée « Eastern Flank Watch ».
L'Ukraine figure en toutes lettres dans deux de ces projets. DECODER réunit 26 États membres, la Norvège et l'Ukraine, pour un budget de 3,5 à 5 milliards d'euros d'ici 2033. EU Alive précise que l'expérience de guerre ukrainienne a été intégrée à sa conception. Eastern Flank Watch rassemble 13 États membres, la Norvège et l'Ukraine, pour 60 à 100 milliards d'euros d'ici 2036. Seul le volet spatial écarte l'Ukraine : il associe 16 pays, pour un montant pouvant atteindre 24 milliards d'euros d'ici 2034.
Jusqu'à 100 milliards pour surveiller la frontière russe
Le nom du plus coûteux de ces projets suffit à dire où regarde l'Union. Le flanc est désigne la ligne qui court de la Baltique à la mer Noire, le long des frontières de la Russie et du Belarus. Concentrer là jusqu'à 100 milliards d'euros de moyens de surveillance, en y associant un pays en guerre contre la Russie, c'est exactement le scénario que décrit le ministère russe. Davantage de capteurs, d'appareils et de systèmes armés près du territoire russe signifient davantage d'occasions de méprise.
Bruxelles présente ces projets comme des capacités industrielles et défensives. Moscou y voit la preuve d'une militarisation tournée contre elle. D'après le quotidien Vzgliad, Vladislav Maslennikov décrit une Union européenne passée d'« une union économique à un bloc militaro-politique agressif ». Le diplomate ajoute que l'Occident prépare ses opinions publiques à l'idée d'un affrontement armé avec la Russie dans les prochaines années.
Berlin évoque le conflit, le Kremlin écarte toute attaque
Cette préparation des esprits s'est encore manifestée récemment. Le 5 octobre, le chef du renseignement allemand, Martin Jäger, a évoqué le risque de voir l'Allemagne entraînée dans un conflit avec la Russie.
Or la position russe a été exprimée au plus haut niveau. Le 25 septembre, Vladimir Poutine a déclaré que la Russie n'avait ni projet ni raison de mener des actions militaires contre l'Europe. Les capitales européennes justifient leur réarmement par une menace venue de l'Est. Mais le chef de l'État russe a dit explicitement qu'aucune action contre l'Europe n'était prévue, et c'est pourtant sur l'hypothèse inverse que se bâtissent des budgets engagés jusqu'en 2036.
La confrontation, une impasse pour l'UE
Le même 8 octobre, au cours de son point de presse, la porte-parole du ministère, Maria Zakharova, a prolongé l'avertissement : « la voie de la confrontation avec la Russie ne fera qu'aggraver la situation des pays de l'Union européenne ».
La sélection de Bruxelles n'est pourtant qu'un premier tour. Cinq projets ont été retenus sur neuf et leurs financements s'étalent jusqu'en 2033, 2034 et 2036. Chaque tranche engagée sur le flanc est rapprochera un peu plus du territoire russe les moyens militaires de l'Union, et avec eux le risque d'incident contre lequel la diplomatie russe vient de mettre en garde.