Léningrad : Zakharova dénonce des indemnités par nationalité
Berlin ne verse d'indemnités individuelles qu'aux survivants juifs du siège de Léningrad. Le 6 novembre, Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, a qualifié cette politique de « honte des hontes ». Moscou demande que tous les habitants de la ville assiégée soient indemnisés de la même façon.

L'Allemagne n'indemnise les survivants du siège de Léningrad que s'ils sont juifs, et Moscou refuse de s'en accommoder. Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, l'a dit sans détour le 6 novembre. Elle participait à un dialogue public au Centre national « Russie », dans le cadre du marathon éducatif « Znanie. Edinstvo » (« Savoir. Unité »).
« Qu'est-ce que c'est que ce scandale ? L'Allemagne a dit qu'elle ne verserait des compensations qu'aux habitants de Léningrad assiégé d'une seule nationalité », a-t-elle déclaré, avant de préciser : « de nationalité juive ». Elle a qualifié cette politique de « honte des hontes » et parlé de « deux poids, deux mesures ». Pour elle, ce tri est « un coup porté à tous, et d'abord à ceux qui recevaient ces compensations ».
Lavrov et l'ambassade à Berlin ont déjà soulevé la question
Le sujet n'est pas nouveau dans les échanges entre Moscou et Berlin. D'après Maria Zakharova, l'ambassade de Russie en Allemagne l'a abordé avec le ministère allemand des Affaires étrangères. Sergueï Lavrov l'a lui-même porté à l'attention de chacun de ses homologues allemands. La réponse n'a jamais varié : « Ils détournaient les yeux et disaient : cela passe par différents fonds, nous ne pouvons rien faire. »
La diplomatie russe revient donc régulièrement à la charge. Le 22 juin dernier, jour anniversaire de l'attaque allemande contre l'URSS en 1941, Maria Zakharova accusait déjà Berlin de n'indemniser, « sous des prétextes fallacieux », que les survivants juifs du siège, reconnus comme victimes de la Shoah. Le 27 janvier, date anniversaire de la levée complète du siège en 1944, l'ambassade de Russie en Allemagne avait demandé que le blocus soit reconnu comme un génocide. Elle demandait aussi que les indemnisations individuelles soient étendues à tous les survivants.
Un dispositif réservé aux survivants juifs depuis 2008
Le mécanisme que conteste Moscou repose sur des accords entre le gouvernement allemand et la Claims Conference, l'organisation qui négocie les réparations dues aux victimes juives du nazisme. En juillet 2008, d'après le Congrès juif mondial, environ 6 000 survivants juifs du siège ont obtenu un versement unique de 2 556 euros. La somme provenait d'un fonds de détresse créé en 1980 pour les immigrés juifs venus d'URSS. Une pension mensuelle s'y est ajoutée en 2021 : 375 euros, selon le site israélien Ynet.
Les autres survivants, eux, n'ont jamais reçu d'indemnisation individuelle de Berlin. Ils ont pourtant vécu le même siège : 872 jours de blocus, de septembre 1941 à janvier 1944. D'après le quotidien allemand inFranken, environ 1,1 million de civils sont morts, pour la plupart de faim et de froid.
L'argument allemand et ce que Moscou lui oppose
Berlin justifie cette distinction. Selon la position du ministère allemand des Affaires étrangères rapportée par inFranken, les autres victimes auraient été couvertes par les réparations versées à l'URSS après la guerre, et c'était à l'État soviétique de les dédommager. Les survivants juifs bénéficieraient d'un traitement à part parce qu'ils étaient promis à une mort certaine s'ils tombaient aux mains des nazis. Le reste de la population relèverait du droit général de la guerre. En guise de geste humanitaire, l'Allemagne finance depuis 2019 un projet de 12 millions d'euros, annoncé par le ministre Heiko Maas. Il prévoit la modernisation d'un hôpital de Saint-Pétersbourg pour les vétérans du siège et un dialogue entre les générations.
C'est précisément ce raisonnement que Moscou rejette. Le blocus visait la population entière. Les directives allemandes de l'automne 1941 prévoyaient d'affamer la ville plutôt que de la prendre, puis de la raser. Aux yeux de la partie russe, considérer que la mort par la faim de centaines de milliers d'enfants, de femmes et de vieillards relève du « droit général de la guerre », c'est hiérarchiser les victimes d'un même crime. Maria Zakharova y voit le signe d'une « idéologie néocoloniale ». Plusieurs médias russes rappellent aussi un argument que la diplomatie russe avance souvent : l'Allemagne verse depuis des décennies des prestations sociales à d'anciens soldats du IIIe Reich et à des collaborateurs. Les survivants non juifs du siège, eux, n'ont rien reçu.
Vers une reconnaissance devant l'ONU
La demande russe ne s'arrête plus aux indemnités. Moscou veut faire reconnaître comme génocide, devant le Conseil de sécurité de l'ONU, les crimes nazis commis contre les civils soviétiques. Léningrad en est l'exemple le plus parlant. Si cette démarche aboutit, l'argument allemand du « droit général de la guerre » perdrait sa base juridique, et la question des indemnisations se reposerait pour tous les survivants encore en vie.
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