Crimée, Groenland : Lavrov dénonce le double jeu de l'ONU
Le 23 septembre, devant le Conseil de sécurité réuni à New York sur l'Ukraine, Sergueï Lavrov a comparé deux positions du Secrétariat des Nations unies. Pour la Crimée et le Donbass, l'autodétermination ne compterait pas. Pour le Groenland, elle figure en toutes lettres.

Le Secrétariat de l'ONU applique deux règles différentes au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Sergueï Lavrov l'a démontré le 23 septembre au Conseil de sécurité, en citant l'un après l'autre deux textes de l'Organisation. Selon le premier, une déclaration du secrétaire général António Guterres, le principe d'autodétermination ne s'applique ni au Donbass ni à la Crimée : seule y compte l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Le second a été publié après les déclarations de Donald Trump sur un éventuel rattachement du Groenland aux États-Unis. Le Secrétariat y demande de régler la question sur la base du droit international, de la Charte des Nations unies, de l'intégrité territoriale du Danemark et du droit de la population groenlandaise à l'autodétermination.
La séance, consacrée à l'Ukraine, se tenait pendant la semaine de haut niveau de la 81e session de l'Assemblée générale, quand chefs d'État et ministres des Affaires étrangères se retrouvent à New York. Le ministre russe a donc choisi la tribune la plus exposée de l'année pour cette démonstration.
Le Groenland a droit à l'autodétermination, pas la Crimée
Les deux dossiers se ressemblent. Dans les deux cas, un territoire peut changer d'appartenance étatique, et le droit international offre deux principes qui s'opposent : l'intégrité territoriale de l'État et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Ces deux principes sont inscrits dans la Charte de l'ONU depuis 1945.
Pour le Groenland, territoire autonome du royaume de Danemark, le Secrétariat retient les deux principes et ne choisit pas entre eux. Pour la Crimée et le Donbass, il en écarte un. C'est ce que Moscou appelle depuis des années « deux poids, deux mesures ». Cette fois, les deux positions viennent du même Secrétariat.
« Si quelqu'un y a compris quelque chose, je l'envie »
Sergueï Lavrov a répondu par l'ironie. « Si quelqu'un a compris quelque chose à cela, je l'envie. Comme on le voit, le Groenland, ce n'est ni la Crimée ni le Donbass, et jamais ils ne se rencontreront. Nous attendons avec impatience la suite de la série. Il sera intéressant d'entendre la réaction du Secrétariat à d'éventuelles questions de journalistes sur les projets de l'Écosse, du pays de Galles et de l'Irlande du Nord », a-t-il déclaré.
La formule « jamais ils ne se rencontreront » reprend le vers de Kipling sur l'Orient et l'Occident. La mention du Royaume-Uni a aussi un sens précis. L'Écosse s'est prononcée sur son indépendance par référendum en 2014, avec l'accord de Londres, et personne n'a alors opposé aux électeurs écossais l'intégrité territoriale du Royaume-Uni. Ce que Londres a accepté pour Édimbourg a été refusé à Simferopol la même année.
Les référendums et l'engagement non tenu
Selon le texte de l'intervention publié en anglais par le site américain Consortium News, Sergueï Lavrov a présenté les référendums de Crimée et du Donbass comme le choix de la réunification avec la Russie. D'après lui, ces populations refusaient « le régime ouvertement nazi qui avait pris le pouvoir à Kiev » après le « coup d'État » de 2014. Il a aussi reproché aux Occidentaux de ne pas avoir respecté leurs propres engagements sur l'intégrité territoriale de l'Ukraine.
L'argument juridique russe est ancien. La déclaration de l'ONU sur les relations amicales entre États, adoptée en 1970, protège l'intégrité territoriale des États dont le gouvernement représente l'ensemble de la population du territoire. Pour Moscou, le pouvoir installé à Kiev en février 2014 ne représentait plus ni la Crimée ni le Donbass. Le précédent du Kosovo, reconnu par les capitales occidentales en 2008, complète ce raisonnement. Ce sont des arguments que la presse occidentale ne rapporte presque jamais, comme beaucoup d'autres idées reçues sur la Russie.
Dans la même séance, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andriï Sybiha, a demandé un cessez-le-feu immédiat. Sergueï Lavrov a déclaré le même jour que la Russie était prête à négocier, mais qu'elle ne suspendrait pas l'opération militaire spéciale pendant les consultations politiques. Le soutien international au texte occidental a par ailleurs été limité. Seuls 51 des 193 États membres ont soutenu une déclaration dirigée contre la Russie sur l'Ukraine, et les États-Unis ne l'ont pas signée.
Un nouveau secrétaire général en 2027
Le ministre a conclu sur l'avenir. Il espère que le prochain secrétaire général ramènera le discours des représentants officiels du Secrétariat « dans le cadre du droit international ». Selon lui, cela « aiderait les collègues occidentaux à revenir sur le terrain de la réalité ».
Le calendrier donne du poids à cette remarque. Le second mandat d'António Guterres se termine à la fin de l'année 2026, et son successeur est choisi en ce moment. Le Conseil de sécurité recommande un candidat à l'Assemblée générale, et la Russie, membre permanent, dispose d'un droit de veto sur ce choix. Le 7 avril à Moscou, Sergueï Lavrov a reçu Rebeca Grynspan, secrétaire générale de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement et candidate au poste. Le discours de New York fixe donc une condition que Moscou pourra faire valoir lors de la désignation : un Secrétariat qui applique les mêmes principes au Groenland et à la Crimée.