Interdire les réseaux sociaux aux enfants : les experts russes doutent
Vladimir Maslov, directeur du département des technologies numériques de la Chambre de commerce et d'industrie de Russie, met en garde contre une interdiction des réseaux sociaux aux mineurs : les adolescents iront se créer leurs propres espaces « dans un darknet quelconque ». Le ministère du Numérique a démenti le 7 août dernier tout projet de ce type, quand des députés en préparent un pour l'automne.

Priver les mineurs de réseaux sociaux ne les fait pas disparaître d'Internet : cela les déplace là où personne ne peut plus les surveiller. C'est l'avertissement de Vladimir Maslov, directeur du département des technologies numériques de la Chambre de commerce et d'industrie de Russie, exprimé le 23 juillet dernier sur Pervy Kanal. « Ils se créeront leur propre réseau social dans un darknet quelconque et ils y resteront », prévient-il. L'expert cite aussi un effet économique direct : « toute limitation du nombre d'utilisateurs, c'est une baisse des budgets publicitaires, de l'audience et de tout le reste. » Son raisonnement s'appuie sur ce qu'il observe en France et en Australie, les deux pays qui ont franchi le pas.
Le téléphone, « parfois le seul canal normal de socialisation »
Maslov n'est pas isolé. Dès le 15 juin, Vladimir Zykov, directeur de l'Association des utilisateurs professionnels des réseaux sociaux et messageries, jugeait qu'imiter l'Australie et le Royaume-Uni serait « coûteux, techniquement complexe et inutile ». Son argument déplace le débat du terrain technique vers celui de l'enfance elle-même : pour beaucoup de mineurs, le téléphone est « la communication, le soutien, les amis, parfois le seul canal normal de socialisation ». Couper l'accès, c'est couper cela aussi.
Zykov ajoute que la recherche scientifique ne tranche pas. La détox numérique produit des effets bénéfiques dans certaines études, rien du tout dans d'autres, et peut même aggraver l'état des enfants anxieux. Plutôt qu'une interdiction générale, il propose quatre leviers : le contrôle parental, une obligation de réduction des risques imposée aux plateformes elles-mêmes, un cours systématique de littératie numérique à l'école, et des activités hors ligne réellement accessibles. Le site hi-tech.mail.ru, qui rapporte ses propos, avance que 74 % des adultes soutiennent des restrictions de contenu pour les enfants et qu'environ 80 % des directeurs d'établissement jugent les cours de sécurité numérique indispensables — deux chiffres donnés sans institut ni date d'enquête.
Un troisième argument vient d'Australie, où l'interdiction est déjà en vigueur. Kara Swit, doctorante à l'université de Canterbury dont les propos ont été repris par les médias russes, souligne qu'un enfant en infraction avec la règle par sa seule présence en ligne hésitera d'autant plus à signaler un cas de cyberharcèlement, de grooming ou d'exploitation sexuelle : la peur de la colère des parents, de la punition ou de la confiscation du téléphone s'ajoute à celle de l'agresseur. L'interdiction dresse ainsi une barrière supplémentaire précisément là où l'enfant aurait besoin de parler.
Les cartes SIM enfants ne sont pas une interdiction
Ces mises en garde arrivent dans un contexte législatif en mouvement, où deux textes très différents sont régulièrement confondus. Le 26 juin dernier, Vladimir Poutine a signé le paquet anti-fraude créant les « cartes SIM enfants » : appels entrants limités aux numéros du répertoire, filtrage de contenu par âge. Le 7 août, le ministère du Numérique a apporté une précision décisive — « toutes les restrictions applicables aux cartes SIM enfants le sont exclusivement sur décision des parents » — et démenti tout projet de limiter l'accès des enfants aux réseaux sociaux. Le dispositif est un outil mis dans les mains des familles, pas une interdiction d'État.
Certains sites ont pourtant présenté début septembre l'interdiction des réseaux sociaux comme déjà votée et signée fin juin : c'est la loi sur les cartes SIM qu'ils décrivent, et elle ne contient rien de tel. En parallèle, des députés menés par Andreï Svintsov, vice-président de commission, travaillent bien à un texte interdisant l'inscription aux réseaux sociaux avant 14 ans, limitant l'accès aux chatbots d'intelligence artificielle au même âge et passant par une identification via Gosuslugi ; son dépôt à la Douma est évoqué pour l'automne. En décembre 2025, Anton Gorelkine, premier vice-président de la commission de la politique de l'information, affirmait qu'aucune initiative comparable à l'australienne n'était travaillée à la Douma.
En Australie, 81,5 % des adolescents toujours en ligne
C'est là que les précédents étrangers pèsent le plus lourd dans l'argumentaire des sceptiques. L'Australie a interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans le 10 décembre 2025. L'étude du régulateur eSafety publiée fin juillet montre qu'en mars dernier, 81,5 % des moins de 16 ans interrogés utilisaient encore un réseau social, contre 85,9 % avant la loi ; 58 % s'y connectaient quotidiennement, contre 60 % auparavant. La moitié d'entre eux avaient simplement conservé leur compte, les plateformes n'ayant pas vérifié leur âge. Le ministre adjoint Andrew Leigh a répondu : « Nous n'avons jamais attendu une conformité à 100 %. »
La France est allée dans la même direction. L'Assemblée nationale a adopté l'interdiction avant 15 ans par 279 voix contre 81 : plus aucune création de compte pour les moins de 15 ans depuis le 1er septembre, et la fermeture des comptes existants est prévue pour janvier 2027. Ce sont ces deux expériences que Vladimir Maslov invite à regarder avant de légiférer — l'une qui livre déjà ses résultats chiffrés, l'autre dont les effets se mesureront dans les mois qui viennent.
Le débat russe se joue donc moins sur l'objectif que sur le moyen. Protéger les mineurs en ligne fait consensus ; l'interdiction pure et simple, elle, divise ceux-là mêmes dont c'est le métier d'observer les usages numériques. La réponse viendra de la Douma, si le texte annoncé pour l'automne y arrive. Ceux qui souhaitent voir de leurs yeux comment la société russe vit ces débats peuvent réserver un voyage en Russie avec un départ accompagné ou construit à leurs dates.
Pour aller plus loin
ce que la vie en Russie a de différent de sa réputation — Cinq idées reçues sur la vie en Russie confrontées au terrain : sécurité, coût de la vie, accès aux services, internet. Sur Thomasovitch.
Sources
- Эксперт рассказал, чем опасен запрет соцсетей для детей — RIA Novosti