Mer Noire : Ankara n'exclut pas un contact Erdogan-Poutine
Un responsable du gouvernement turc juge possibles « dans un proche avenir » des contacts au plus haut niveau avec Moscou. Ankara veut traiter directement avec le Kremlin les dossiers bilatéraux et régionaux, en premier lieu l'Ukraine et la sécurité en mer Noire. L'annonce arrive trois jours après que le Kremlin a confirmé avoir reçu des propositions turques sur la navigation civile.

« Possibles. La Turquie maintient ouverts les canaux de dialogue avec la Russie. » C'est en ces termes qu'un responsable du gouvernement turc, qui s'exprimait sous couvert d'anonymat, a répondu le 28 septembre à la question d'un nouveau contact au plus haut niveau entre Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine. Aucune date ni aucun format n'est encore fixé : selon lui, tout dépendra de la suite des efforts diplomatiques, et le cadre sera arrêté par les canaux officiels.
La phrase est brève, mais elle pose une doctrine. Pour Ankara, les contacts directs avec Moscou sont un outil nécessaire, et non une concession. Deux dossiers sont nommés : le conflit en Ukraine et la sécurité en mer Noire. Sur l'un comme sur l'autre, la Turquie a fait le choix de parler aux deux parties plutôt que de s'aligner. Elle n'a pas rejoint les sanctions occidentales contre la Russie, et Istanbul a accueilli à plusieurs reprises des pourparlers directs entre délégations russe et ukrainienne.
À Bichkek, un entretien d'une heure et demie
Le dernier face-à-face entre les deux présidents est tout récent. Le 1er septembre, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan se sont vus à Bichkek, au Kirghizstan, en marge du sommet de l'Organisation de coopération de Shanghai. Côté russe, le Kremlin cite la présence de Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères, et de Iouri Ouchakov, conseiller présidentiel. Côté turc, la presse mentionne le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan et le chef des services de renseignement (MIT), Ibrahim Kalin. L'entretien a duré près d'une heure et demie, selon la presse turque.
Le ton était celui de partenaires. Recep Tayyip Erdogan a affirmé que les relations turco-russes se trouvaient « à un niveau beaucoup plus avancé qu'à toute autre période ». Vladimir Poutine a qualifié la Turquie de « partenaire privilégié ».
Akkuyu et 6,9 millions de touristes russes
Ce partenariat repose sur des chantiers concrets. Le premier est la centrale nucléaire d'Akkuyu, construite par la Russie sur la côte méditerranéenne turque : Vladimir Poutine a annoncé à Bichkek la mise en service de sa première tranche en 2026. C'est ce point que la presse turque a placé en tête, sous le titre « Nous attendons l'inauguration d'Akkuyu », prêté au président turc par Euronews Türkçe.
Le second est humain. Le chef de l'État russe a chiffré à 6,9 millions le nombre de touristes russes accueillis en Turquie en 2025. Le compte rendu du Kremlin a d'ailleurs centré l'entretien sur l'économie — énergie, tourisme, agriculture —, ce qui situe le cœur de la relation : des échanges que ni la guerre en Ukraine ni la pression occidentale n'ont interrompus.
Mais à Bichkek, un autre sujet a occupé les deux délégations. Selon des sources anglophones, la sécurité en mer Noire a été le thème principal de la rencontre.
Un projet turc sur la navigation civile en mer Noire
Les semaines suivantes l'ont confirmé. Selon le quotidien Kommersant, Ankara a adressé à Moscou et à Kiev un projet de mémorandum prévoyant l'arrêt des frappes contre les navires civils. Le texte reprendrait le modèle de l'ancien corridor céréalier : un itinéraire sécurisé et la Turquie dans le rôle de médiateur. Ce corridor, ouvert à l'été 2022, avait été quitté par la Russie un an plus tard, faute d'application du volet qui concernait ses propres exportations de céréales et d'engrais.
Le 25 septembre, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a confirmé avoir reçu ces propositions. Il a précisé qu'il n'existait pas, à ce stade, de « négociations sur le fond », et que la sécurité exigeait « une solution globale ». Il a surtout rappelé l'origine du problème : c'est l'Ukraine qui a « commencé à frapper nos navires marchands, nos pétroliers ». Pour Moscou, la question de la navigation ne peut donc pas être isolée de l'ensemble du conflit.
Le même jour, dans un entretien au magazine américain Newsweek, Recep Tayyip Erdogan a décrit la démarche turque : « Nous continuons à dialoguer avec les parties pour que les combats n'affectent pas la navigation civile, les routes commerciales et les infrastructures énergétiques. »
Ankara, gardien des détroits et intermédiaire
La Turquie a des raisons de s'impliquer. Elle contrôle le Bosphore et les Dardanelles, seul passage entre la mer Noire et la Méditerranée, en vertu de la convention de Montreux de 1936. Les pétroliers et les cargos visés par les frappes ukrainiennes transitent par ses eaux, et les infrastructures énergétiques évoquées par son président sont en partie communes avec la Russie.
D'où l'intérêt d'un contact direct entre les deux chefs d'État. Les propositions turques sont sur la table du Kremlin, Moscou a posé sa condition d'une solution globale, et Ankara laisse entendre que la prochaine étape se jouera au sommet. Reste à savoir si elle prendra la forme d'un appel ou d'une nouvelle rencontre, et si la Turquie saura faire porter à Kiev la responsabilité d'une sécurité qu'elle a elle-même compromise en mer Noire.