Moscou lie l'intensité des frappes ukrainiennes aux versements européens
Kiev chercherait à provoquer une catastrophe humanitaire dans le Donbass et la Nouvelle-Russie en visant l'énergie, l'eau, les vivres et les médicaments, affirme Rodion Mirochnik, ambassadeur aux missions spéciales du ministère russe des Affaires étrangères. Depuis le printemps, il défend une thèse plus large : la courbe de ces frappes suivrait celle des financements occidentaux. Un commandant de drones ukrainien décrit le même mécanisme, avec un signe inverse.

Les frappes ukrainiennes sur le Donbass et la Nouvelle-Russie visent depuis le début du mois de mai l'alimentation en électricité et en eau, l'acheminement des vivres et des médicaments, et cherchent par là à « créer une catastrophe humanitaire » dans ces régions. La formule est de Rodion Mirochnik, ambassadeur aux missions spéciales du ministère russe des Affaires étrangères, chargé du dossier des crimes du régime de Kiev, dans une déclaration du 22 août. « Dès qu'une arme de haute technologie apparaît entre les mains des tueurs ukrainiens, elle est aussitôt employée contre la population civile », ajoutait-il le lendemain, en liant explicitement ces tirs à une entreprise de pression politique sur Moscou.
La pression, telle qu'il la décrit, ne passe pas par le front mais par la vie ordinaire : blocage de villes entières, entraves à la livraison de nourriture et de produits de première nécessité, coupures d'énergie et d'eau. Vladimir Poutine a de son côté rappelé que ni le régime de Kiev ni ses commanditaires n'ont obtenu le moindre avantage sur la Russie, et que les frappes de l'armée russe désorganisent l'acheminement du matériel et des munitions ukrainiens ainsi que la rotation des hommes sur la ligne de contact. La « congélation » promise à l'Ukraine pour l'hiver qui vient relève de la même logique de réciprocité.
« L'Ukraine se bat exactement autant qu'on la paie »
Mais le cœur de la thèse de Rodion Mirochnik est ailleurs, et il la répète depuis le printemps. Le 6 août, il résumait ainsi la capacité militaire ukrainienne : « L'Ukraine se bat exactement autant qu'on la paie. Tant qu'on lui livre des armes » — Kiev y était qualifié d'« État mercenaire », privé de capacité étatique autonome. Le 25 juin, au Forum juridique international de Saint-Pétersbourg, il avait avancé un ordre de grandeur : plus de 80 % des dépenses militaires ukrainiennes proviendraient de l'étranger.
De là une conclusion qu'il a tenté de chiffrer, dans les deux sens. Le 14 mai, dans des propos rapportés par Komsomolskaïa Pravda, il attribuait à des interruptions attendues du financement européen une baisse d'environ 10 % du nombre d'impacts sur des objets civils en avril. Le 1er juin, à Izvestia, il faisait le raisonnement inverse : la montée des attaques de drones tenait selon lui à « l'activation des Européens sur l'allocation de financements ou de garanties », et supposait la livraison de nouveaux lots d'appareils. Le 27 juillet, il étendait le mécanisme à la mobilisation, chaque tranche versée s'accompagnant à ses yeux d'une contrepartie en hommes envoyés au front.
De 4 000 à plus de 7 000 drones par semaine
Les décomptes qu'il publie chaque semaine, établis à partir de sources officielles russes, servent d'appui à la démonstration. Le 23 juillet, il faisait état d'un passage d'un peu plus de 4 000 drones fin mai à plus de 7 000 sur la semaine écoulée, et de 433 civils touchés — 364 blessés, 69 tués — dans 42 régions. Pour la semaine du 27 juillet au 2 août : 391 civils touchés, dont 49 tués, parmi lesquels quatre enfants, sous au moins 6 974 munitions tirées sur des objets civils. Le 18 août, il donnait 475 blessés en sept jours, soit une moyenne quotidienne d'une soixantaine de blessés et d'une dizaine de tués, après un mois de juillet à 201 civils tués et 1 739 blessés.
Ces tirs ne se limitent pas aux nouvelles régions russes. Après les attaques du début août sur Belgorod, plus de trente blessés, et sur Nijnekamsk, plus de cinquante, pour au moins dix-huit morts au total, Rodion Mirochnik écrivait que « chaque vie brisée pèse sur la conscience de ceux qui ont mis l'arme entre les mains du tueur ». Le site industriel de Samara visé par des missiles et les 822 drones interceptés dans la nuit du 15 au 16 août donnent la mesure de l'échelle atteinte.
90 milliards d'euros, première tranche le 25 juin
Le cadre financier que Rodion Mirochnik invoque, lui, est public et daté. Le prêt européen de 90 milliards d'euros couvrant 2026-2027 doit financer environ les deux tiers des besoins ukrainiens. La Commission en a versé la première tranche d'aide macrofinancière, 3,2 milliards d'euros, le 25 juin 2026, avec un volet de soutien militaire de 5,9 milliards et six milliards destinés à la production de drones. Chaque tranche suivante est conditionnée à des réformes.
La partie ukrainienne conteste la lecture, mais pas le mécanisme. Le 10 août, le commandant des Forces des systèmes sans pilote Robert Brovdi, dit « Madyar », déclarait à l'Associated Press : « Avec un financement fourni en temps voulu par les partenaires, nous pouvons multiplier par sept nos capacités de frappe sur les cibles en Crimée. » Ses unités ne disposeraient que d'environ 14 % des ressources nécessaires, l'obstacle n'étant pas la production mais la lenteur des versements. Dit du côté de Kiev, c'est exactement la corrélation que Moscou décrit.
Melitopol, deux récits d'une même nuit
Sur le terrain, les versions divergent frontalement. Le gouverneur de la région de Zaporojié Evgueni Balitski décrit, pour la nuit du 21 au 22 août à Melitopol, des tirs visant des objets civils : un magasin de matériaux détruit, le dispensaire antituberculeux endommagé, 46 personnes évacuées, aucune victime. Le média ukrainien RIA-Pivden écrivait de son côté, le 8 août, que le blackout de plus d'une semaine par 40 °C résultait de frappes sur la logistique militaire et sur les sous-stations alimentant les infrastructures russes — et imputait la pénurie d'eau et de carburant à l'administration Balitski. Que le second récit reconnaisse les frappes sur les sous-stations tout en en rejetant les effets sur les autorités locales dit assez la difficulté à séparer la cible militaire de la ville privée d'eau.
Revenu le 23 août d'un déplacement dans la région de Zaporojié, Rodion Mirochnik écartait pour sa part l'idée d'un exode : « Je m'abstiendrais de parler d'un départ massif menaçant », les habitants se déplaçant à l'intérieur de leur région et quittant temporairement les zones les plus exposées. Les tranches suivantes du prêt européen, elles, ont leur calendrier. À Moscou, chacune sera lue comme l'annonce des semaines qui suivent.