Rockwool : la filiale russe réclame 8,6 milliards à sa maison mère danoise
Sept mois après la mise sous administration temporaire des actifs russes du groupe danois, sa filiale de Moscou attaque en justice sa propre société mère pour un prêt de 2020 jamais remboursé. Le dossier illustre ce que devient un capital étranger resté en Russie.

La filiale russe du fabricant danois de laine de roche Rockwool, la société OOO « Rokvoul », a saisi le tribunal d'arbitrage de la région de Moscou d'une demande de recouvrement de 8,6 milliards de roubles auprès de sa propre société mère. L'information a été communiquée au quotidien Kommersant par l'entreprise russe elle-même.
Le détail de la somme : 5 milliards de roubles de principal, 3,04 milliards d'intérêts courus et 557 millions de pénalités.
Un prêt de 2020, jamais servi
Selon OOO « Rokvoul », la filiale russe a consenti fin 2020 un prêt à sa maison mère. L'échéance de remboursement a été repoussée à plusieurs reprises ; le dernier avenant la portait à novembre 2030. Mais, affirme la filiale, le prêt n'a jamais été servi — ni versement d'intérêts, ni amortissement progressif.
Un représentant de l'entreprise décrit ensuite une séquence révélatrice des contraintes qui pèsent sur les mouvements de capitaux. En 2025, les Danois ont tenté à plusieurs reprises d'obtenir de la commission gouvernementale russe l'autorisation de compenser la dette du prêt par le versement de dividendes. Ils ont essuyé un refus, sur fond d'une autorisation accordée plus tôt de sortir de Russie environ 3 milliards de roubles de dividendes.
En janvier 2026, OOO « Rokvoul » a exigé le remboursement anticipé du prêt. La société danoise a répondu qu'elle se trouvait dans l'impossibilité d'exécuter ses obligations en raison des sanctions. La réclamation précontentieuse n'ayant rien donné, l'affaire est partie devant le juge.
Une filiale qui n'appartient plus à son propriétaire
Ce qui rend le dossier singulier, c'est que la partie demanderesse n'est plus dirigée par la partie défenderesse.
En janvier 2026, Vladimir Poutine a signé un décret transférant les filiales russes de Rockwool — 100 % des parts d'OOO « Rokvoul » et 68 % d'OOO « Rokvoul-Volga » — sous administration temporaire de la société AO « Développement des actifs de construction », enregistrée à Moscou en septembre 2025. L'une des usines du groupe se trouve à Troïtsk, dans la région de Tcheliabinsk.
Autrement dit : une entreprise placée sous administration russe poursuit en justice l'actionnaire dont elle a été soustraite.
Ce que valaient ces actifs
Les chiffres disent pourquoi l'affaire compte. En 2024, le chiffre d'affaires d'OOO « Rokvoul » s'élevait à 31,56 milliards de roubles, pour un bénéfice net de 9,32 milliards. Rockwool a évalué la perte de ses actifs russes à 469 millions d'euros et annoncé qu'il les sortirait de ses comptes consolidés.
La direction du groupe danois a qualifié la décision de transfert d'illégale, sans nourrir beaucoup d'espoir de la voir annulée. Son directeur général, Jes Munk Hansen, a fait état de rumeurs selon lesquelles la décision aurait été prise en raison des dons versés par l'entreprise à la reconstruction de l'Ukraine.
Le principe, au-delà du cas
L'affaire Rockwool n'est pas isolée dans son mécanisme : un groupe étranger conserve des actifs industriels rentables en Russie, les mouvements de capitaux vers l'extérieur sont soumis à l'autorisation d'une commission gouvernementale, et l'administration des parts finit par changer de mains. Ce qui est nouveau ici, c'est le retournement procédural — la filiale se retourne contre celui qui l'a créée, en s'appuyant sur un contrat de prêt que les deux parties avaient signé au temps où elles n'en formaient qu'une.