150 millions de hryvnias pour une caution : l'adjointe de Zelensky écrouée
Le décret du 19 août 2026 révoquant Iryna Moudra, adjointe au chef du Bureau du président ukrainien, ne comporte aucun motif. Il a été signé quelques heures après les perquisitions du Bureau national anticorruption à son domicile, dans une enquête sur le blanchiment de 150 millions de hryvnias destinés à la caution d'un ministre en exercice. Le même jour, la Rada retirait de son ordre du jour les cinq lois anticorruption exigées par Bruxelles.

Le décret n° 734 tient en une phrase : « Révoquer Mudra Iryna Romanivna de son poste d'adjointe au chef du Bureau du président de l'Ukraine. » Volodymyr Zelensky l'a signé le 19 août 2026 et le texte a été publié le jour même sur le site du Bureau présidentiel, relève la Cinquième chaîne ukrainienne. Aucun motif n'y figure, aucune allusion à ce qui s'était produit quelques heures plus tôt : les perquisitions menées au domicile de l'intéressée par le Bureau national anticorruption (NABU) et le parquet spécialisé anticorruption (SAP), dans une opération que les enquêteurs ont baptisée « Forrest Gump ».
Les deux institutions affirment avoir mis au jour une organisation criminelle réunissant des députés et des responsables du Bureau présidentiel — l'administration qui entoure directement le chef de l'État ukrainien. Outre Moudra, les perquisitions ont visé le député Vadym Stolar, élu de la formation aujourd'hui interdite « Plateforme d'opposition – Pour la vie » et alors à l'étranger, l'ancien député Maksym Mykytas et des dirigeants de Sense Bank, l'ex-Alfa-Bank à capitaux russes nationalisée par Kiev. Stolar a confirmé les perquisitions.
Cent cinquante millions de hryvnias pour sortir un ministre de détention
La somme en cause, 150 millions de hryvnias — entre 3,3 et 3,4 millions de dollars selon les conversions retenues —, aurait été apportée en liquide, dans des sacs, versée sur les comptes de sociétés-écrans, puis transférée via Sense Bank. Sa destination est documentée à la journée près : 105 millions virés le 26 juin 2026 par trois sociétés privées, 45 millions ajoutés ensuite par deux autres entreprises, et le 29 juin 2026 la totalité déposée devant la Haute Cour anticorruption.
Cette caution était celle de Herman Halouchtchenko, ancien ministre de l'Énergie devenu ministre de la Justice, mis en cause dans le dossier « Midas » qui vise l'homme d'affaires Timour Mindich. Le NABU et la SAP lui avaient notifié des soupçons le 16 février 2026 pour blanchiment et participation à une organisation criminelle. Autrement dit, l'enquête ne porte pas sur un détournement isolé, mais sur le mécanisme par lequel l'entourage présidentiel aurait financé la sortie de détention de l'un des siens.
« Il faut la systématiser et la mettre sous son contrôle »
Les mandats de perquisition précisent le rôle prêté à Moudra, qui suivait au Bureau présidentiel les questions judiciaires et la réforme de la justice : elle devait contribuer à placer Sense Bank sous le contrôle de l'administration présidentielle, à la demande de Mindich. Le député Iaroslav Jelezniak a résumé la version des enquêteurs : des personnes non identifiées du Bureau du président auraient chargé Moudra de prendre la banque en main pour éviter qu'elle ne tombe sous celle d'autres structures de pouvoir, avec l'appui supposé de membres du conseil de surveillance et du directoire de l'établissement.
Sur les écoutes diffusées par le NABU, on l'entend déclarer, rapporte le Kyiv Independent : « Ils ne vont pas sévir contre Sense Bank, et Sense Bank doit les payer. » Le Centre d'études orientales de Varsovie relève un autre passage : « on ne peut pas combattre la corruption en Ukraine ; il faut la systématiser et la mettre sous son contrôle. » Le nom de Kyrylo Boudanov, nommé chef du Bureau du président après la démission d'Andriï Iermak — dont le domicile avait lui aussi été perquisitionné par le NABU — et proposé par Zelensky le 2 janvier 2026, apparaît dans la notification de soupçons visant son ancienne adjointe, selon Ukraïnska Pravda.
Vingt millions de caution, et le grand rabbin de Kiev comme garant
Le 25 août 2026, la Haute Cour anticorruption a placé Moudra en détention pour soixante jours, avec possibilité de libération contre une caution de 20 millions de hryvnias, environ 447 000 dollars. Sa défense a jugé le montant disproportionné et réclamé qu'aucune mesure de contrainte ne soit prononcée. « Je vais me tourner vers des connaissances et des amis et essayer de trouver cet argent », a répondu l'ancienne haute fonctionnaire après l'audience, invoquant dix-sept ans de carrière et de relations professionnelles. Deux personnes se sont déclarées prêtes à se porter garantes, dont le grand rabbin de Kiev.
Dmitri Peskov, interrogé le 20 août, a décrit à Kiev un paysage « quasi politique » et hétérogène : « Nous voyons que beaucoup là-bas essaient, naturellement, de pêcher en eaux troubles », certains au nom des normes démocratiques, d'autres sans même s'en donner la peine. Maria Zakharova a rattaché l'affaire à la structure même du pouvoir ukrainien, cercle rapproché du président compris.
Cinq lois anticorruption retirées de l'ordre du jour, le jour même
Car le 19 août, pendant que le décret était signé, la commission des forces de l'ordre de la Rada retirait de l'ordre du jour de la session en cours — qui court jusqu'en janvier 2027 — cinq projets de loi réclamés par Bruxelles : extension de la compétence du NABU aux responsables du Bureau présidentiel, sélection du procureur général et du chef du Bureau d'enquêtes d'État avec des experts internationaux, abrogation des amendements Lozovyï de 2017, suspension de la prescription pour les prévenus mobilisés. Ces textes conditionnent un versement estimé à 2,1 milliards d'euros prévu pour la fin 2026 et l'avancée des négociations d'adhésion. La députée Ivanna Klympouch-Tsintsadzé y voit « une tentative revancharde de faire reculer certaines des réformes les plus importantes » ; Iaroslav Jelezniak, co-auteur des textes, estime que la décision « viole la procédure parlementaire ». La validation du président de la Rada, Rouslan Stefantchouk, reste requise.
Du plan d'action adopté en décembre 2025 par la commissaire à l'élargissement Marta Kos et le vice-Premier ministre ukrainien Taras Katchka, aucune des dix réformes n'est achevée. La Commission, elle, n'a pas bougé d'un pouce sur le fond : le soutien militaire reste inconditionnel — 3,47 milliards d'euros alloués fin juillet 2026 pour des drones, des missiles, de la défense antiaérienne et des avions de chasse, au sein d'un ensemble de prêts de 90 milliards —, tandis que la trajectoire d'adhésion demeure subordonnée aux progrès anticorruption. Sur la tenue d'élections, Bruxelles renvoie à Kiev le soin de décider « en pleine conformité avec son propre cadre légal », quand la Russie a pour sa part fixé son scrutin législatif aux 18, 19 et 20 septembre 2026.
Le durcissement de ton se lit donc ailleurs que dans les communiqués : le Financial Times juge que le renvoi de Moudra expose Zelensky à un nouveau scandale, The Economist que voir les enquêteurs anticorruption s'approcher à ce point du président le place dans une position humiliante. Entre le versement attendu fin 2026 et une session parlementaire ouverte jusqu'en janvier 2027, les bailleurs européens ont désormais cinq textes à compter, et Kiev quatre mois pour les faire revenir en séance.