Corruption à Kiev : treize mis en cause, dont une proche de Zelensky
Iryna Moudra, adjointe au chef du bureau présidentiel ukrainien, a été démise de ses fonctions par décret le 19 août 2026, quelques heures après des perquisitions du Bureau national anticorruption à son domicile. L'enquête, baptisée « Forrest Gump », porte sur la légalisation de 150 millions de hryvnias en espèces qui ont servi à payer la caution d'un mis en cause du dossier Energoatom. Treize personnes sont nommées, dont un député en exercice et deux dirigeants d'une banque d'État.

Volodymyr Zelensky a signé le 19 août le décret révoquant Iryna Moudra de son poste d'adjointe au chef du bureau présidentiel. La signature est intervenue quelques heures après les perquisitions menées à son domicile par le Bureau national anticorruption (NABU) et le Parquet spécialisé anticorruption (SAPO), les deux organismes créés après 2014 sous la pression des bailleurs occidentaux et devenus, depuis un an, le principal foyer d'ennuis de l'entourage présidentiel. Moudra a confirmé le jour même à Ukraïnska Pravda avoir reçu une notification de soupçon et avoir remis sa démission.
Une arrestation a été annoncée dans la foulée par le député Oleksiï Hontcharenko, qui a écrit sur Telegram : « Iryna Moudra est détenue, elle se trouve actuellement en actes d'enquête au NABU. » Son avocat, Artem Krykoun-Trouch, a démenti dans la journée, ne confirmant que deux perquisitions et la remise de la notification. L'intéressée a démenti à son tour : « Je réfute immédiatement cette fausse information : personne ne m'a détenue. Avec mes avocats, je prépare calmement l'audience. » À ce jour, aucune mesure de contrainte n'a été prononcée contre elle.
Cent cinquante millions de hryvnias pour une caution
Le dossier lui-même n'est pas contesté, et il est plus lourd que la question de savoir qui a passé la nuit où. Le NABU et le SAPO décrivent une organisation criminelle dirigée par un député en exercice et un ancien député, avec la participation de hauts responsables du bureau présidentiel. Son objet : faire entrer dans le circuit légal 150 millions de hryvnias en espèces — environ 3,4 millions de dollars selon la conversion retenue par le Kyiv Independent — en les faisant transiter par les comptes de sociétés-écrans.
Cet argent avait une destination précise : payer la caution d'un mis en cause de l'affaire « Midas », le plus vaste scandale de corruption ukrainien, centré sur le monopole nucléaire d'État Energoatom. Le NABU n'a pas nommé le bénéficiaire, mais la presse ukrainienne identifie l'ancien ministre de la Justice puis de l'Énergie Herman Halouchtchenko, sorti de détention le 29 juin 2026 après le versement intégral d'une caution de ce montant exact : 105 millions de hryvnias versés le 26 juin par trois sociétés privées, puis 45 millions supplémentaires par deux d'entre elles. La banque d'État Sense Bank aurait servi de canal, en contournant ses propres obligations de contrôle financier.
Un député, un directeur du bureau présidentiel, deux banquiers
Le procureur du SAPO a nommé treize personnes dans les dossiers liés « Forrest Gump » et « Femida ». On y trouve le député en exercice Vadym Stolar, ancien élu de Plateforme d'opposition — Pour la vie ; l'ancien député Maksym Mykytas, présenté comme cofondateur de l'organisation criminelle au plus tard le 15 novembre 2024 ; Viktor Doubovyk, directeur général de la direction de la politique juridique du bureau présidentiel ; les dirigeants de Sense Bank Mykola Hladychtchenko et Oleh Stoupak, ainsi que Lioudmyla Snihour. À Moudra, il est reproché d'avoir exercé une influence sur la vice-ministre de la Justice Olena Ferens au sujet de la commission antiraiding.
Le second volet, « Femida », vise l'appropriation illégale d'actifs pour plus de 248 millions de hryvnias et une tentative de mainmise sur des biens immobiliers kiéviens évalués à plus de 207 millions. Une partie du dossier concerne enfin des tentatives d'ingérence dans le travail du NABU lui-même et dans le concours pour la direction du SAPO — c'est-à-dire dans les organes chargés d'instruire l'ensemble.
Yermak, Stefanichyna, Moudra : le bureau présidentiel vidé par étapes
Moudra est la troisième figure du premier cercle mise en cause en moins d'un an. Andriy Yermak, chef du bureau présidentiel, avait démissionné le 28 novembre 2025 après une perquisition à son domicile ; des charges ont été retenues contre lui en mai 2026 pour la légalisation de 460 millions de hryvnias. L'ancienne vice-Première ministre et ambassadrice Olha Stefanichyna a été visée à son tour le 5 août 2026. Le bureau est dirigé depuis le 2 janvier 2026 par Kyrylo Boudanov, l'ancien chef du renseignement militaire.
Cette continuité est ce que retient l'ancien Premier ministre ukrainien Mykola Azarov, pour qui l'affaire se distingue des précédentes parce qu'elle « concerne directement Zelensky lui-même et les gens qui lui sont directement liés » : « ce ne sont pas des figures sans rapport, ce sont des gens qui venaient à son bureau presque tous les jours, réglaient des questions et en discutaient au téléphone sans hésitation. » L'argument porte moins sur l'ampleur des sommes que sur la distance, désormais nulle, entre le président et les mis en cause.
Au bureau présidentiel, Iryna Moudra était chargée de la réforme judiciaire, de la création d'un tribunal spécial visant la Russie et du mécanisme international d'indemnisation réclamé à Moscou — les trois dossiers par lesquels Kiev entend faire valoir sa cause devant les juridictions internationales. Elle a annoncé vouloir défendre son nom « par des moyens légaux » et conteste des fragments de conversations diffusés hors contexte. Nommée en mars 2024, elle était auparavant vice-ministre de la Justice.
La Haute Cour anticorruption devait statuer le 21 août sur la demande du parquet, qui réclame la détention avec, en alternative, une caution de 150 millions de hryvnias — le montant même que l'enquête reproche d'avoir blanchi. Le juge Ihor Strohyï n'a entendu ce jour-là que la position du SAPO et a partiellement accédé à la demande de la défense, qui invoquait une dégradation de l'état de santé de Moudra, celle-ci ayant déclaré avoir refusé une hospitalisation pour se présenter à l'audience. L'examen reprend le 24 août à 15 heures. La même semaine, le 19 août, cent trois militaires russes rentraient de captivité ukrainienne ; le suivi quotidien de l'actualité russe se poursuit sur le canal.