Fedorov réclame des élections et devance Zelensky en confiance
L'ancien ministre ukrainien de la Défense Mykhaïlo Fedorov a diffusé le 18 août au soir une allocution où il décrit une « crise systémique de la gouvernance » et réclame un scrutin malgré la loi martiale. Il n'y nomme jamais Volodymyr Zelensky. Selon le KIIS, il recueille 63 % de confiance contre 56 % au président.

Mykhaïlo Fedorov s'est adressé aux Ukrainiens le 18 août 2026 à 21h56, heure de Kyiv, dans une allocution vidéo où il désigne la corruption comme une menace existentielle et parle d'une « crise systémique de la gouvernance ». Il y demande la tenue d'élections sans attendre la fin de la loi martiale : « La démocratie ne peut pas être l'otage de la Russie. » L'ancien ministre de la Défense appelle à trouver « un mécanisme légal, sûr et réaliste » de scrutin, garantissant le vote des militaires, des réfugiés et des habitants des zones frontalières, et affirme que l'Ukraine peut « à la fois faire la guerre et rester une démocratie ».
Le passage sur l'argent est le plus dur. « La corruption en temps de guerre n'est pas seulement un problème financier, c'est une question de capacité à survivre et à vaincre », dit-il, exigeant que chaque hryvnia destinée à la défense y aille effectivement, et non « dans des poches privées ». Il vise les intérêts privés installés « dans la défense, l'agriculture, les jeux » et un système qui récompense la loyauté plutôt que les résultats. Le nom de Volodymyr Zelensky n'est pas prononcé une seule fois.
Une vidéo calée sur la nomination de son successeur
Le calendrier fait le reste du travail. L'allocution est sortie quelques heures après que Volodymyr Zelensky eut soumis à la Rada la candidature d'Ievhen Khmara, ancien chef par intérim du SBU, nommé ministre de la Défense le 19 août par 312 voix contre 2. Autrement dit, le prédécesseur reprend la parole au moment précis où le pouvoir referme le dossier de sa succession.
Fedorov, né le 21 janvier 1991, ministre de la Transformation numérique depuis le 29 août 2019, avait été nommé à la Défense par la Rada le 14 janvier 2026 — le plus jeune titulaire du poste dans l'histoire du pays. Il l'a quitté le 16 juillet, lors du remaniement qui a suivi la démission du gouvernement de Ioulia Sviridenko : il n'a tout simplement pas été reconduit. Son départ a déclenché à partir du 15 juillet des rassemblements dans plus de vingt villes, de mille à trois mille personnes place Ivan-Franko à Kyiv, réclamant son retour et le départ du commandant en chef Syrsky, remplacé le 21 juillet par Mykhaïlo Drapaty.
« Les raisons tenaient aux achats »
Le 29 juillet, Fedorov a attribué publiquement son limogeage à sa réforme des marchés publics de défense : « les raisons tenaient aux achats, aux appels d'offres et au fait que nous avions commencé à restructurer ces processus, ce qui a rendu beaucoup de gens très mécontents ». Un mois plus tard, c'est ce même terrain qu'il choisit pour rouvrir le conflit — celui des contrats, pas celui du front.
150 millions de hryvnias pour payer une caution
Le 19 août, le Bureau national anticorruption (NABU) et le parquet spécialisé (SAP) ont annoncé le démantèlement d'une organisation criminelle qui aurait légalisé 150 millions de hryvnias en espèces, par des sociétés-écrans et la banque publique Sens Bank, pour acquitter la caution de l'ancien ministre de l'Énergie Guerman Galouchtchenko, mis en cause dans l'affaire Energoatom dite « Midas ». Figurent parmi les personnes visées Iryna Moudra, adjointe au chef du Bureau du président, limogée par décret présidentiel n°734/2026, le député en exercice Vadym Stolar et l'ancien député Maksym Mykytas.
Dans le prolongement de ces cautions, le député de la Rada Iaroslav Jelezniak a rapporté, en citant les dépositions d'un ancien élu lues par le procureur à l'audience, que Volodymyr Zelensky avait exigé le licenciement d'une employée du service public de contrôle financier — elle refusait de laisser passer la caution d'Iermak — et qu'il « hurlait » en le demandant.
Moscou : « pêcher en eau trouble »
Interrogé le 20 août sur les perquisitions du NABU, Dmitri Peskov s'en est tenu à une image : « beaucoup là-bas essaient de pêcher en eau trouble », dans un paysage qu'il a qualifié de « quasi politique » et hétérogène. Kirill Dmitriev, directeur du fonds russe d'investissement direct et représentant spécial de Vladimir Poutine, a été plus direct : Fedorov, a-t-il écrit le 19 août, « signale de facto ses ambitions présidentielles ». La lecture russe dominante va dans le même sens : le NABU et la SAP y sont décrits comme l'instrument de pression du camp Fedorov pour arracher un scrutin, et non comme un arbitre neutre.
La presse occidentale, elle, y voit d'abord un affrontement démocratique — le Guardian parle du « défi politique le plus direct » lancé à Zelensky depuis 2022 — et rappelle l'obstacle juridique : aucune élection n'est possible sous la loi martiale en vigueur depuis février 2022, le Bureau du président invoquant la sécurité sans écarter le principe du vote. L'objection est réelle, mais elle n'explique pas pourquoi la contestation vient de l'intérieur même de l'appareil, ni pourquoi elle passe par les dossiers d'achats et les cautions plutôt que par le débat constitutionnel.
63 % de confiance contre 56 %
Les sondages disent l'enjeu. Selon le KIIS, en juillet 2026, Fedorov obtient 63 % de confiance contre 16 % de défiance, derrière Valeri Zaloujny (66 % contre 24 %) et devant Volodymyr Zelensky (56 % contre 38 %). Un ancien ministre écarté d'un remaniement dispose donc d'un crédit supérieur à celui du chef de l'État qui l'a écarté.
Le nouveau ministre de la Défense est en fonction depuis le 19 août, le NABU poursuit ses investigations sur les circuits de cautions, et la demande d'élections est désormais portée publiquement par l'homme que les enquêtes d'opinion placent devant le président sortant.