Gazole russe : Washington lève les sanctions, Berlin résiste
Les États-Unis autorisent jusqu'au 7 avril 2027 l'achat et l'importation de gazole russe, après l'entretien téléphonique du 9 octobre entre Vladimir Poutine et Donald Trump. Moscou prévoit de porter ses exportations jusqu'à un million de tonnes dès décembre. L'Allemagne et le Royaume-Uni maintiennent leurs sanctions. À l'est de l'Allemagne, des élus exigent pourtant le même accord pour leur pays.

Le gazole russe retrouve les marchés américain et mondiaux. Au terme de leur entretien téléphonique du 9 octobre, Vladimir Poutine et Donald Trump se sont entendus sur la reprise des livraisons. Washington a aussitôt délivré une licence temporaire qui soustrait le gazole russe aux sanctions américaines jusqu'au 7 avril 2027. La vente, le transport, le déchargement et l'importation sont désormais autorisés.
Le président américain a présenté l'accord comme une réponse à un besoin : les États-Unis manquent de gazole, et la Russie en a. Vladimir Poutine s'est dit convaincu que la reprise des livraisons profiterait aux relations économiques entre les deux pays, mais aussi à l'économie mondiale. Il a confirmé que Moscou était prête à fournir du pétrole et des produits pétroliers aux États-Unis comme au reste du monde.
300 000 tonnes en octobre, un million en décembre
Moscou a suivi sans attendre. Le vice-Premier ministre Alexandre Novak a annoncé que la Russie commençait à lever ses restrictions sur les exportations de gazole avant leur terme. Le calendrier est précis : 300 000 tonnes en octobre, 500 000 tonnes en novembre, puis jusqu'à un million de tonnes en décembre. À terme, les exportations pourraient atteindre trois millions de tonnes par mois.
Le volet énergétique dépasse le seul commerce. Donald Trump a annoncé sur Truth Social l'entrée en vigueur immédiate d'une trêve énergétique entre la Russie et l'Ukraine. « Les deux parties ont donné leur accord. Ne la rompez pas ! », a-t-il écrit. Selon le site américain Axios, Volodymyr Zelensky aurait protesté pendant quinze minutes contre l'accord conclu entre Washington et Moscou.
Pour Bessent, l'enjeu est le prix à la pompe
À Washington, l'argument avancé est avant tout intérieur. « Ce que nous faisons sert les intérêts des Américains, notamment parce que cela permet de faire baisser les prix du gazole », a expliqué le secrétaire au Trésor, Scott Bessent. Il précise que l'administration agit dans le cadre de ses compétences : la législation américaine sur les sanctions contre la Russie n'interdit pas d'importer du gazole russe.
L'accord sur le gazole s'inscrit pourtant dans une discussion plus large. Le 8 octobre, la veille de l'entretien entre les deux présidents, l'agence Reuters a révélé que l'émissaire américain Jared Kushner, gendre de Donald Trump, et Kirill Dmitriev, conseiller du président russe, avaient évoqué l'entrée d'un investisseur américain dans les gazoducs Nord Stream. L'agence cite cinq sources au fait du dossier. Les deux hommes se sont rencontrés ces dernières semaines à Moscou et à New York. Le mois dernier, Kirill Dmitriev a également rencontré des représentants des départements américains de l'Énergie et du Trésor pour parler de projets énergétiques communs.
Nord Stream et Lukoil sur la table
Un responsable de la Maison-Blanche a posé les conditions de Washington : tout accord devra être négocié par la Russie avec la DFC, l'agence fédérale américaine de financement du développement, et avec le Trésor, et il devra profiter aux contribuables et aux entreprises américaines. Ce même responsable affirme qu'il n'y a pas eu récemment de discussion sur Nord Stream. Selon Reuters, Jared Kushner considère les affaires comme un levier central pour rétablir la paix. À Kiev, il a plaidé pour des « accords de prospérité ».
L'actionnariat de Nord Stream complique toutefois l'affaire. Gazprom détient 51 % de la société. Deux entités allemandes en possèdent 31 %, et le reste appartient à une entreprise française et à une entreprise néerlandaise. Si Gazprom vendait sa part, les deux actionnaires allemands entendent garder les leurs pour préserver l'influence de Berlin. Un deuxième dossier avance en parallèle : la vente des actifs de Lukoil, des raffineries aux stations-service, en Europe et ailleurs. Ils seraient rachetés par un consortium réunissant la DFC et des investisseurs du Qatar et des Émirats arabes unis, en échange d'une levée des sanctions américaines. D'après la Maison-Blanche, les États-Unis obtiendraient un « paiement initial substantiel » et une participation aux bénéfices.
Berlin maintient ses sanctions
L'Europe, elle, refuse de suivre. Le 10 octobre, l'Allemagne a fait savoir qu'elle maintiendrait ses sanctions contre la Russie. Le Premier ministre britannique Andy Burnham a assuré à Volodymyr Zelensky que le Royaume-Uni continuerait de les renforcer. Une porte-parole du ministère allemand de l'Économie et de l'Énergie rappelle que Nord Stream et le gaz russe sont sous sanctions européennes. Selon elle, l'Allemagne a trouvé d'autres fournisseurs, et une remise en service des gazoducs, qui demanderait l'accord du gouvernement, n'est pas souhaitée. La Pologne y est fermement opposée.
L'ancien responsable de la politique énergétique allemande Michael Kellner parle d'un « sale accord » qui coûtera cher à l'Europe et dont « Américains et Russes se partageront les profits ». Les chiffres disent pourtant ce que l'Allemagne a perdu. Avant février 2022, elle achetait à la Russie plus de la moitié de son gaz, acheminé par les deux gazoducs Nord Stream. Ceux-ci ont été détruits par une série d'explosions sous-marines en septembre 2022. Depuis, Washington achète le gazole russe que Berlin s'interdit.
Le 14 octobre, Magdebourg vote
C'est précisément le reproche que formule l'Alliance Sahra Wagenknecht (BSW). « L'Allemagne a, elle aussi, besoin d'un accord sur le gazole avec la Russie », a déclaré Claudia Wittig, vice-présidente du groupe BSW au parlement régional de Saxe-Anhalt. Selon elle, la politique de sanctions a échoué sur tous les plans et nuit d'abord à l'Allemagne. Un accord sur le gazole ne suffirait pas : le pays doit reprendre ses achats réguliers de pétrole et de gaz russes, notamment pour sauver son industrie.
Le parlement régional, à Magdebourg, votera le 14 octobre sur une motion en ce sens, déposée par Alternative pour l'Allemagne (AfD) et BSW. Depuis les dernières élections régionales, ces deux partis y détiennent ensemble la majorité. Le vote n'aura pas d'effet direct : la politique étrangère relève du gouvernement fédéral, et les sanctions sont décidées à Bruxelles. L'AfD, aujourd'hui le parti le plus populaire d'Allemagne, défend pourtant la même ligne au niveau national. Kirill Dmitriev doit rencontrer sa direction au début de l'an prochain pour parler de la reprise des ventes de gaz russe. La licence américaine court jusqu'au 7 avril 2027 : à Magdebourg, la question des sanctions arrive désormais devant les élus.
Sources
- BSW призвал кабмин ФРГ заключить «дизельную сделку» с Россией по примеру Трампа — Vedomosti
- Бессент объяснил, почему США выгодны поставки дизельного топлива из России — Rossiïskaïa Gazeta
- Трамп объявил «энергетическое перемирие» между Россией и Украиной — Lenta.ru
- Трамп объявил о начале энергетического перемирия между Россией и Украиной — RT (russe)