Khmara à la Défense ukrainienne : Moscou y lit un tournant vers le sabotage
Le choix d'un général du SBU pour diriger le ministère ukrainien de la Défense montre que Kiev ne compte plus sur des succès sur le champ de bataille, estime l'analyste militaire Igor Korotchenko. Plusieurs experts russes y voient l'annonce d'une guerre déplacée vers les opérations spéciales et le contrôle des budgets militaires. Une autre lecture, celle du politologue Evgueni Kopatko, y voit d'abord une manœuvre intérieure de Volodymyr Zelensky.

La nomination d'Evgueni Khmara au ministère ukrainien de la Défense « est un indicateur qu'à Kiev on ne compte plus sur des succès militaires réels directement sur le champ de bataille », estime l'analyste militaire Igor Korotchenko, qui rappelle que l'intéressé a acquis au SBU une expérience des opérations de sabotage de grande ampleur. C'est le fil commun de la plupart des lectures russes de ce remaniement : ce qui change n'est pas la ligne de front, c'est la méthode.
Vingt-cinq ans de services spéciaux, et une démission pour entrer au gouvernement
La Rada suprême a nommé Khmara le 19 août par 312 voix contre deux, avec vingt abstentions, sur une proposition déposée la veille par Volodymyr Zelensky. Général de division, vétéran de vingt-cinq ans du SBU, il servait depuis 2011 au centre des opérations spéciales « Alpha », qu'il dirigeait depuis août 2025 après avoir pris en avril 2023 la tête du centre antiterroriste du service. Il était chef par intérim du SBU depuis janvier 2026 et ministre par intérim de la Défense depuis le 16 juillet.
Mais la loi ukrainienne réserve ce ministère à un civil, et Khmara s'était d'abord opposé à quitter l'uniforme. Les dirigeants parlementaires ont tenté un amendement autorisant un militaire d'active à occuper le poste, puis y ont renoncé ; l'officier a finalement quitté le service au titre de l'article 26 de la loi sur le service militaire. Le vote s'est tenu alors que des manifestations réclamant le retour de son prédécesseur Mykhaïlo Fedorov duraient depuis plus d'un mois.
« Ce n'est certainement pas la paix »
Ce parcours est précisément ce que les commentateurs russes retiennent. Pour l'expert militaire Alexeï Jivov, le choix de Khmara « peut indiquer que la méthode qu'il emploie, c'est-à-dire le terrorisme, les sabotages, les attentats, a été retenue comme la plus opérante dans le conflit entre la Russie et l'Ukraine ». Il en tire une conséquence institutionnelle : « Le ministère ukrainien de la Défense va désormais se restructurer précisément autour de ces méthodes de travail. »
Le correspondant de guerre Alexandre Kots va dans le même sens : « La nomination du SBU-iste Khmara, ce n'est certainement pas la paix, c'est la poursuite de l'escalade. » Il anticipe qu'une des premières décisions du nouveau ministre pourrait être un durcissement significatif de la mobilisation — un dossier explosif à Kiev, où les méthodes de recrutement forcé alimentent depuis des mois la contestation. La guerre à distance, elle, se mesure déjà en volume : le ministère russe de la Défense a fait état de 362 drones ukrainiens détruits en une seule nuit au-dessus de dix-neuf régions et de deux mers.
L'argent du ministère, seconde clé de la nomination
Une autre lecture russe déplace l'enjeu vers les budgets. Alexeï Moukhine, directeur général du Centre d'information politique, souligne que ces remaniements portent sur des postes par lesquels transitent les flux financiers clés, et évoque des données qu'il présente lui-même comme non officielles — donc invérifiables — selon lesquelles Zelensky aurait fixé pour objectif de prélever entre 10 et 20 milliards d'euros sur l'aide occidentale. Il n'attend pas de Khmara qu'il mette fin aux pratiques de rétrocommissions installées au ministère.
Moukhine ajoute que « derrière Fedorov il y a les Américains », l'ancien ministre étant étroitement lié à l'oligarchie numérique occidentale — un attachement que confirmait à sa manière le déplacement de Fedorov aux États-Unis préparé après son limogeage. Kots formule la même hypothèse en une phrase : « Zelensky a besoin de Khmara pour contrôler les flux financiers qui passent par le ministère de la Défense. »
Kopatko : « cela n'affectera pas le cours du conflit »
Ces évaluations ne convergent pas sur les conséquences militaires. Le sociologue et politologue Evgueni Kopatko estime que la nomination vise d'abord à consolider le pouvoir du président ukrainien, qui « compte conserver le pouvoir et prévenir le mécontentement de ceux qui lui étaient récemment proches ». Un ministre à profil militaire, ajoute-t-il, obtiendra un soutien public plus large que Fedorov, devenu ouvertement hostile après son éviction. Mais ce changement, selon lui, « n'affectera pas le cours du conflit » : les facteurs extérieurs restent déterminants.
Le remaniement ne s'est d'ailleurs pas arrêté au ministère. Fedorov a été limogé en juillet sur fond de conflit avec le commandement militaire, et le commandant en chef Oleksandr Syrsky a lui-même été démis le 22 juillet — deux départs en quelques semaines au sommet de l'appareil militaire ukrainien.
Ce que Khmara annonce lui-même
Le nouveau ministre, lui, s'est engagé à contraindre la Russie à ce qu'il nomme une paix juste, par la force militaire et l'usage efficace de la technologie. Il promet davantage d'armes de fabrication ukrainienne et des frappes plus précises, et a désigné deux priorités : le renforcement de la ligne de front et l'expansion des capacités industrielles de défense.
Entre l'escalade par les opérations spéciales que décrivent Korotchenko, Jivov et Kots, et le simple verrouillage intérieur que décrit Kopatko, ce sont les premières décisions de Khmara sur la mobilisation et sur la production d'armes qui trancheront.