Moscou appelle les Arméniens à juger le danger de l'UE
Le ministère russe des Affaires étrangères s'adresse désormais aux citoyens arméniens eux-mêmes, par-dessus le gouvernement d'Erevan. Vladislav Maslennikov, directeur du département des problèmes européens, les invite à « évaluer objectivement le danger » du cap européen et avertit qu'un renoncement à l'intégration eurasiatique coûterait à l'Arménie « de sérieuses pertes dans les domaines économique et social ». La déclaration clôt un mois d'avertissements russes de plus en plus précis.

« Le choix final du vecteur de développement du pays revient de toute façon aux citoyens. » La formule est de Vladislav Maslennikov, directeur du département des problèmes européens du ministère russe des Affaires étrangères, le 22 septembre. Le diplomate ajoute vouloir croire que les Arméniens « sauront évaluer objectivement le danger de cette aventure “euro-intégrationniste” dans laquelle on les entraîne aujourd'hui ». Dans le même entretien, il précise ce que recouvre ce danger : un renoncement de l'Arménie aux structures d'intégration eurasiatique lui vaudrait « de sérieuses pertes dans les domaines économique et social ».
L'adresse est nouvelle par sa cible. Jusque-là, Moscou parlait à Erevan ; cette fois, c'est à l'opinion arménienne que le message est destiné, au-dessus de la tête du gouvernement.
Un mois d'avertissements, du ministère au Conseil de sécurité
Le point de départ est une annonce de fin août : devant les députés, le premier ministre Nikol Pachinian a indiqué que l'Arménie préparerait « prochainement » le dépôt d'une candidature officielle à l'Union européenne, selon une séquence en trois temps — demande d'adhésion, réponse de Bruxelles assortie d'une feuille de route, puis référendum national. Un référendum qu'il juge sans objet tant que la candidature n'est pas déposée.
La réponse russe est venue dès le 26 août : le ministère des Affaires étrangères se disait « convaincu que l'appartenance à une alliance antirusse aussi agressive irait contre les intérêts de long terme du peuple arménien ». Elle s'est durcie en septembre. Le 15, la porte-parole Maria Zakharova a comparé la situation à « deux personnes qui vivent ensemble, mais dont l'une vit déjà dans une autre famille », demandant qu'Erevan tranche « au plus vite » entre l'Union européenne et l'Union économique eurasiatique, et relevant que l'Arménie n'a pas coordonné ses projets européens avec ses partenaires de l'UEEA. Le même jour, dans Izvestia, le vice-ministre Mikhaïl Galouzine qualifiait d'« éphémères » les promesses d'un « bel avenir européen » : Bruxelles verrait dans l'Arménie « une source de ressources, de main-d'œuvre » et « un marché de débouchés privé d'industrie ».
Sergueï Lavrov a placé le débat sur le terrain du calendrier. Le 16 septembre, le chef de la diplomatie russe a déclaré ne pas voir « comment l'Arménie pourrait se retrouver dans l'Union européenne », rappelant que la Turquie et la Serbie attendent depuis des décennies — tout en répétant que Moscou ne peut pas faire obstacle au cap choisi par Erevan. Le lendemain, au présidium du conseil scientifique et d'expertise du Conseil de sécurité, Sergueï Choïgou a tiré la conclusion financière : « La Russie n'est pas prête et ne financera pas l'euro-intégration arménienne, et chaque pas dans cette direction a des conséquences objectives. »
Une loi votée en 2025, un référendum encore à venir
Le cadre juridique arménien, lui, est fixé depuis plus d'un an. Le Parlement a adopté la loi sur le lancement du processus d'adhésion le 26 mars 2025 par 64 voix, texte promulgué par le président Vahagn Khatchatourian le 4 avril suivant. Mais le texte n'ouvre qu'un processus, et le pays reste partagé : une enquête de l'IRI datée de février 2026 donnait 51 % d'intentions favorables à l'adhésion. Aux législatives du 7 juin 2026, le Contrat civil de Nikol Pachinian a obtenu 64 sièges sur 105, devant Arménie forte, sans atteindre la majorité des deux tiers.
Le commerce avec la Russie a reculé de 20,5 % en cinq mois
L'avertissement de Vladislav Maslennikov sur les « pertes économiques » s'appuie sur des flux déjà en mouvement. Sur les cinq premiers mois de 2026, les échanges entre l'Arménie et la Russie sont tombés à 2,2 milliards de dollars, contre 2,8 milliards un an plus tôt — 570 millions de moins, soit un recul de 20,5 %, rapporte OC Media. La part russe dans le commerce extérieur arménien est revenue à 28 %, contre 35,1 % en 2025. Sergueï Lavrov, de son côté, a rappelé le niveau record de 14 milliards de dollars d'échanges qu'avait permis l'accès libre au marché de l'Union économique eurasiatique. Cet espace n'est pas qu'une affaire de douanes : c'est aussi un système de paiements propre, où les cartes bancaires européennes ne fonctionnent plus et où l'ouverture d'un compte bancaire russe conditionne l'accès aux circuits financiers.
Deux unions qui ne s'emboîtent pas
C'est le cœur de l'argument russe. Le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov, l'a posé en termes juridiques : les normes de l'Union européenne et celles de l'Union économique eurasiatique ne se correspondent pas, et ces contradictions nuiront à l'Arménie. Bruxelles avance pourtant ses propres instruments : selon Izvestia, le Parlement européen a voté le 15 septembre 2026 la suspension pour deux ans des droits de douane sur environ 80 % des exportations arméniennes, assortie de conditions sur l'origine des produits et la coopération douanière. Moscou y voit un risque précis : la pénétration de marchandises européennes dans l'espace de l'UEEA par la porte arménienne.
La séquence annoncée par Nikol Pachinian place le référendum après la réponse de Bruxelles, donc à une échéance que personne ne fixe. D'ici là, chaque étape du processus produira ce que Sergueï Choïgou appelle des « conséquences objectives » — et c'est à ces conséquences-là que le ministère russe des Affaires étrangères demande aux Arméniens de regarder avant d'arbitrer.