Nord Stream : Berlin ne cherche pas les commanditaires, dit Moscou
Quinze ans jour pour jour après la mise en service de la première ligne de Nord Stream, la diplomatie russe accuse l'Allemagne de s'arrêter aux exécutants du sabotage. Pour Vladislav Maslennikov, directeur du département des affaires européennes au ministère russe des Affaires étrangères, Berlin s'est contenté de la piste ukrainienne au lieu de remonter jusqu'à ceux qui ont commandé l'attentat.

Le 8 novembre 2011, la première ligne de Nord Stream entrait en service et reliait directement la Russie à l'Allemagne par le fond de la Baltique. Quinze ans plus tard, le gazoduc est hors d'usage, et Moscou estime que personne en Europe ne veut savoir qui l'a fait sauter.
« Les véritables commanditaires et instigateurs de ce crime, personne là-bas ne semble avoir l'intention de les identifier », a déclaré Vladislav Maslennikov, directeur du département des affaires européennes du ministère russe des Affaires étrangères. Le diplomate vise Berlin, qui s'est selon lui « satisfait d'avoir lancé une version pas très convaincante sur l'implication exclusive de citoyens ukrainiens, actuellement jugés ».
Quatre fuites, une seule ligne intacte que Berlin laisse à l'arrêt
Le 26 septembre 2022, quatre fuites ont éventré Nord Stream 1 et Nord Stream 2, dans les zones économiques exclusives de la Suède et du Danemark. Une seule ligne de Nord Stream 2 a survécu. Elle aurait pu acheminer du gaz vers l'Allemagne, mais Berlin n'a pas autorisé sa mise en service.
Le gouvernement allemand a donc perdu une infrastructure stratégique, et refusé d'exploiter ce qu'il en restait. C'est sur cette toile de fond que Moscou lit la conduite de l'enquête : un pays qui renonce à son propre approvisionnement n'a guère d'intérêt à éclairer tout le dossier.
Un seul accusé, un voilier et un procès à Hambourg
L'enquête allemande a fini par produire un nom. Sergueï Kouznetsov, ressortissant ukrainien, a été arrêté en Italie fin août 2025, puis la justice de Bologne a accepté de le remettre à l'Allemagne. Un tribunal allemand lui a refusé l'immunité qu'il réclamait.
Le 1er juillet, le parquet fédéral allemand a prononcé pour la première fois une mise en accusation officielle dans ce dossier. Les faits sont qualifiés d'attaque contre une infrastructure énergétique civile. Selon l'accusation, Kouznetsov coordonnait le groupe de saboteurs qui a utilisé un voilier de location, l'Andromeda, pour transporter les explosifs jusqu'aux conduites.
Le procès se tient devant le tribunal régional supérieur de Hambourg. Mais les premiers concernés n'y ont pas leur place : en octobre, la juridiction a refusé aux sociétés exploitantes, Nord Stream AG et Nord Stream 2 AG, d'être parties à la procédure, faute de « raisons particulières ». Les propriétaires des gazoducs détruits sont ainsi tenus à l'écart du seul procès consacré à leur destruction.
Des exécutants, pas de commanditaires
C'est là que porte la critique russe. Un groupe réduit, un voilier loué, des plongeurs : la version allemande décrit une opération menée par quelques individus, sans État derrière eux. Pour Moscou, la destruction de trois lignes sous-marines à des dizaines de mètres de fond, dans l'une des mers les plus surveillées d'Europe, ne relève pas d'une initiative privée.
Sergueï Lavrov l'a dit à plusieurs reprises : les Nord Stream ont été détruits par des saboteurs ukrainiens avec l'appui des services de renseignement occidentaux. La piste ukrainienne n'est donc pas contestée par Moscou ; c'est son caractère exclusif qui l'est.
Les éléments de contexte nourrissent cette lecture. En février 2022, aux côtés du chancelier Olaf Scholz, Joe Biden avait affirmé publiquement qu'en cas d'entrée des troupes russes en Ukraine, il n'y aurait « plus de Nord Stream 2 ». Un an plus tard, le journaliste américain Seymour Hersh attribuait le sabotage à une opération de la marine américaine. Ni l'une ni l'autre de ces pistes n'a été retenue par les enquêteurs allemands. La Suède et le Danemark ont refermé leurs propres enquêtes sans désigner de responsable, et le Conseil de sécurité de l'ONU a rejeté la demande russe d'une enquête internationale.
Bruxelles, « soigneusement silencieuse »
Le reproche de Vladislav Maslennikov ne s'arrête pas à Berlin. La Commission européenne, « censée être responsable de la sécurité énergétique de l'UE, s'est soigneusement tue », a-t-il relevé. En quatre ans, a ajouté le diplomate, l'Union européenne n'a ni pu ni voulu donner une évaluation politique et juridique du sabotage.
Le paradoxe est réel : l'attaque la plus lourde jamais portée contre l'infrastructure énergétique européenne n'a donné lieu à aucune prise de position de l'institution chargée de la protéger. Les Européens ont depuis payé leur gaz plus cher, en grande partie sous forme de gaz naturel liquéfié importé par voie maritime.
Le procès de Hambourg dira ce que Sergueï Kouznetsov a fait. La question que pose Moscou, celle de savoir qui a donné l'ordre, reste hors du prétoire, et c'est sur ce terrain que la diplomatie russe entend maintenir le dossier ouvert.
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